Jacques Prévert

(actualisé le )

* Paris at Night * Le jardin * Dans ma maison * Chanson * Le message * Le bouquet * le Cancre * Premier Jour * Barbara * Je suis comme je suis * Déjeuner du matin * Page d’écriture * Feu d’artifice * Le Jardin

PARIS AT NIGHT

Trois allumettes une à une allumées dans la nuit

La première pour voir ton visage tout entier

La seconde pour voir tes yeux

La dernière pour voir ta bouche

Et l’obscurité tout entière pour me rappeler tout cela

En te serrant dans mes bras


LE JARDIN

Des milliers et des milliers d’années

Ne sauraient suffire
Pour dire

La petite seconde d’éternité

Où tu m’as embrassé

Où je t’ai embrassée

Un matin dans la lumière de l’hiver

Au parc Montsouris à Paris

A Paris

Sur la terre

La terre qui est un astre


DANS MA MAISON

Dans ma maison vous viendrez

D’ailleurs ce n’est pas ma maison

Je ne sais pas à qui elle est

Je suis entré comme ça un jour

Il n’y avait personne

Seulement des piments rouges

Accrochés au mur blanc

Je suis resté longtemps dans cette maison

Personne n’est venu

Mais tous les jours et tous les jours

Je vous ai attendue.


CHANSON

Quel jour sommes-nous

Nous sommes tous les jours

Mon amie

Nous sommes toute la vie

Mon amour

Nous nous aimons et nous vivons

Nous vivons et nous nous aimons

Et nous ne savons pas ce que c’est que la vie

Et nous ne savons pas ce que c’est que le jour

Et nous ne savons pas ce que c’est que l’amour.


LE MESSAGE

La porte que quelqu’un a ouverte

La porte que quelqu’un a refermée

La chaise où quelqu’un s’est assis

Le chat que quelqu’un a caressé

Le fruit que quelqu’un a mordu

La lettre que quelqu’un a lue

La chaise que quelqu’un a renversée

La porte que quelqu’un a ouverte

La route où quelqu’un court encore

Le bois que quelqu’un traverse

La rivière où quelqu’un se jette

L’hôpital où quelqu’un est mort


LE BOUQUET

Que fais-tu là petite fille

Avec ces fleurs fraîchement coupées

Que faites-vous là jeune fille

Avec ces fleurs ces fleurs séchées

Que faites-vous là jolie femme

Avec ces fleurs qui se fanent

Que faites-vous là vieille femme avec ces fleurs qui meurent

J’attends le vainqueur


LE CANCRE

Il dit non avec la tête

Mais il dit oui avec le cœur

Il dit oui à ce qu ’il aime

Il dit non au professeur

On le questionne

Et tous les problème sont posés

Soudain le fou rire le prend

Et il efface tout

Les chiffres et les mots

Les dates et les noms

Les phrases et les pièges

Et malgré les menaces du maitre

Sous les huées des enfant prodiges

Avec des craies de toute les couleurs

Sur le tableau noir du malheur


PREMIER JOUR

Des draps blancs dans une armoire

Des draps rouges dans un lit

Un enfant dans sa mère

Sa mère dans les douleurs

Le père dans le couloir

Le couloir dans la maison

La maison dans la ville

La ville dans la nuit

La mort dans un cri

Et l’enfant dans la vie.


BARBARA

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là

Et tu marchais souriante

Epanouie ravie ruisselante

Sous la pluie

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest

Et je t’ai croisée rue de Siam

Tu souriais

Et moi je souriais de même

Rappelle-toi Barbara

Toi que je ne connaissais pas

Toi qui ne me connaissais pas

Rappelle-toi

Rappelle-toi quand même ce jour-là

N’oublie pas

Un homme sous un porche s’abritait

Et il a crié ton nom Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie

Ruisselante ravie épanouie

Et tu t’es jetée dans ses bras

Rappelle-toi cela Barbara…


JE SUIS COMME JE SUIS

Je suis faite comme ça

Quand j’ai envie de rire

Oui je ris aux éclats

J’aime celui qui m’aime

Est-ce ma faute à moi

Si ce n’est pas le même

Que j’aime chaque fois

Je suis comme je suis

Je suis faite comme ça

Que voulez-vous de plus

Que voulez-vous de moi

Ce qui m’est arrivé

Oui j’ai aimé quelqu’un

Oui quelqu’un m’a aimée

Comme les enfants qui s’aiment

Simplement savent aimer

Aimer Aimer…

Pourquoi me questionner

Je suis là pour vous plaire

Et n’y puis rien changer…


DEJEUNER DU MATIN

Il a mis le café

Dans la tasse

Il a mis le lait

Dans la tasse de café

Il a mis le sucre

Dans le café au lait

Avec la petite cuiller

Il a tourné

Il a bu le café au lait

Et il a reposé la tasse

Sans me parler

Il a allumé

Une cigarette

Il a fait des ronds

Avec la fumée

Il a mis les cendres

Dans le cendrier

Sans me parler

Sans me regarder

Il s’est levé

Il a mis son chapeau sur sa tête

Il a mis son manteau de pluie

Parce qu’il pleuvait

Et il est parti

Sous la pluie

Sans une parole

Sans me regarder

Et moi j’ai pris

Ma tête dans ma main

Et j’ai pleuré.


PAGE D’ECRITURE

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Répétez ! dit le maître

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize

Mais voilà l’oiseau lyre

Qui passe dans le ciel

L’enfant le voit

L’enfant l’entend

L’enfant l’appelle

. Sauve-moi

Joue avec moi

Oiseau !

Alors l’oiseau descend

Et joue avec l’enfant.

Deux et deux quatre…

Répétez ! dit le maître

Et l’enfant joue

L’oiseau joue avec lui…

Quatre et quatre huit

huit et huit font seize

Et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?

Ils ne font rien seize et seize

Et surtout pas trente-deux

De toute façon

Et ils s’en vont…


FEU D’ARTIFICE

Dans les grandes eaux de ma mère ,

Je suis né en hiver ,

Une nuit de Février .

Des mois avant ,

En plein printemps ,

Il y a eu …

Un feu d’artifice entre mes parents

C’était le soleil de la vie.

Et moi, j’étais dedans .


LE JARDIN

Des milliers et des milliers d’années

Ne sauraient suffire

Pour dire

La petite seconde d’éternité

Où tu m’as embrassé

Où je t’ai embrassée

Un matin dans la lumière de l’hiver

Au parc Montsouris à Paris

A Paris

Sur la terre

La terre qui est un astre .